Je suis prise. Je pars au Nigéria. Tout monde me dit de faire gaffe, parce que c’est dangereux. Ma mère a peur. Mes amis s’inquiètent. Ma première image du Nigéria, c’est un corps carbonisé au milieu des vendeuses de cacahuètes de Lagos. L’époque où l’on brulait les voleurs avec des pneus pour après laisser leurs corps en guise d’exemple, l’époque autiste de mes 7 ans. Révolues.
Dans l’avion, je me répète comme souvent Frank Herbert. « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur mon chemin. Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien. Rien que moi. »
Les mains calées dans ses hanches, il rit. Il est debout au bord de la piscine de l’hôtel. Les doigts carreaux bleus tellement il me semble planté la. Pourtant maitre nageur il rit d’un rire d’ogre cannibale et crie entre deux goulées de désopilance sucrée : « Claire sombre ! ».
* Au Nigéria depuis trois jours et aujourd’hui le pays fête ses 50 ans. Le défilé, putain je suis sur qu’il faut voir ça, d’ailleurs on y a. En chemin la pluie nous attrape. On court en riant vers un bus garé comme dans un film de je sais plus qui, un film joyeux en tout cas. La pluie se calme, et nous arrivons à Eagle Square, où tout va se passer. Il y a du monde. Plein de monde. Une très longue queue, que tout le monde double. Nous aussi. Dedans on ne voit rien de la parade, mais ça grouille. On fraye, puis renonce. Les gens c’est aussi bien, alors, on regarde, discute, photographie. Puis la foule se fait plus pressante. Nerveuse comme un ban de poissons, elle s’agite en chaque endroit. Il faudrait qu’on y aille. Je prends des photos. Encore un numéro. Il faut qu’on y aille. Ça s’agite. On y va. A pied, puisqu’il ne pleut plus. En chemin, des voitures de police et des hommes armés qui nous dépassent en courant. On avance. Un homme nous dit de ne pas aller par là. Pas contrariant pour deux nairas, nous rebroussons chemin. A la maison enfin on comprend. A 500 mètres de nous, il y a une demi-heure c’était un attentat. *
Je ne sombrais pas vraiment, en réalité. Ne coulais même pas rassurez-vous. Je me livrais, dans le désordre le plus complet, à un combat singulier contre l’eau chlorée. J’avais mal aux pieds, aux mains, aux bras, aux cuisses, au nez à mes yeux, aux poumons, à ma langue, à ma peau, aux cheveux, aux tresses, au maillot même. Je pleure, morve et pète, mais l'eau clémente ne laissait rien paraitre. La boire par bolées entière ne semblait rien y changer, l’eau était toujours là, partout. J'ai 8 ans et la piscine de l'Hotel du Port à Cotonou est le début de l'océan. Poseidon m'y a poussée pour que j'y apprenne la vie et son pesant d'angoisse.
*Olli, mon voisin attend la fin de notre réunion entre locataires. « Faites attention » dit-il calmement. Je m’arrête la main à deux centimètres de la bouteille de bière. Moi ? Il a des lunettes épaisses, un t-shirt sur son short et des sandales en plastique. On dirait qu’il est vacances, comme ça. Ma main suspendue attend la fraicheur mouillée de la bouteille de bière. « Hier on m’a arraché mon sac. Juste en bas devant la maison ». Il a le même air que lorsqu’on parlait du générateur, du prix du loyer et des charges communes. Plus tard, il devait changer de t-shirt, préférant le bleu marine à un orange fatigué. Il fait plus sérieux, je cherche mon sac. *
Dans toute cette agitation inutile, le plus inquiétant restait cette voix essoufflée qui m’indiquait par intermittence que la source de toutes ces douleurs n’était pas la flaque, mais cette épouvante lourde, assise sur mon ventre et aux commandes de toutes mes douleurs factices. J’avais peur c’est tout et lui riait d’un rire qui j’en suis sure causait tous ces remous.
*Assise dans une ville autre que la mienne je rigole aussi fort que cela puisse se faire entre collègues. La journée, longue, à parcourir allées universitaires, bureaux ennuyeux et discours poussiéreux s’achève dans un verre de bière chaude. Des chaises en plastiques blanches plantées dans la terre rouge du bord de route. Je bois une autre gorgée, j’ai faim. Les danseurs frénétiques remuent le sol un peu plus loin et je regarde distraitement. Au coin de mon oreille ça s’agite. Des cris. Puis elles arrivent en courant. Des cris. Minis jupes retroussées, talons crochus. Des cris. Des filles. Des cris. Elles arrivent en courant, bousculant tables, hommes et chaises. Certaines s’asseyent par terre entre les tables d’autres s’accroupissent derrière les baffles. Des cris et la peur dans leur sueur. Arrivent les hommes en armes qui agrippent ce qu’ils trouvent, un bras, des cheveux, un sac. Des cris/des cris /des cris ! Des coups. Les filles sont tirées jusqu’au pick-up, puis poussées dedans. Un homme, un seul, bouge. Ce doit être le mac d’ailleurs. Un coup de poing l’allonge dans le pick-up à son tour et le convoi démarre. La musique ne s’est même pas arrêtée et les conversations ont déjà repris quand je décolle mes doigts crispés du verre.*
Je n’ai pas souvent eu aussi peur depuis que je sais nager. Ou alors, j’ai eu peur pour des conneries. J’ai eu peur de rater des avions un certain nombre de fois. Des trains aussi d’ailleurs. J’ai eu peur d’avoir perdu mes clefs. Peur de ne pas plaire au tocard d’en face, d’être moche et grosse. Peur des gens de manière générale. Peur de rater mon entretien. Des cacahouètes… La vraie peur de mourir, du genre de celle qui m’écrasait la ventraille sous l’eau plus trop.
* Je suis à la bourre. Le taxi fait de la merde comme d’habitude. J’aurais dû négocier à la baisse. Je n’aurais pas dû dire que j’étais pressée. J’aurais surtout du penser à prendre mes clefs ce matin. Ce con bloque la voie maintenant. J’ai chaud. Je me tourne vers lui. Ca ne sert à rien que je parle, on y est de toute façon, jusqu’au cou dans cet embouteillage et c’est sa faute. Il me fait presque peine, chétif et nerveux sous sa grosse casquette beige siglée. Un homme hurle déjà contre lui dans le 4x4 noir en face. Il descend de sa voiture et en deux secondes franchit les 3 mètres qui nous séparent. Je ne sais même pas d’où il sort l’arme avec laquelle il avance vers mon taxi. Il lui explose la tête à coup de poings. Je suis presque soulagée que ce ne soit pas avec l’arme. Mais elle est toujours là, dans mon champ de vision. Un autre sort homme du 4x4. Il a un téléphone dans une main, une arme dans l’autre et un uniforme officiel. Il finit son texto puis intervient. La raclée s’arrête, pas l’absurde. Mon chauffeur descend à son tour et les assaillants remontés dans leur carrosse, ponctue son « si tu crois que j’ai peur de vos armes » d’un poing tremblant (vengeur ?). J’ai eu envie de lui dire qu’il avait eu peur, mais à la place j’ai laissé faire un silence vexé*
J’ai envie d’être Corto Maltese, grande, belle mystérieuse et forte. Marin et gitane. Les yeux dorés et le poing fatal. FEARLESS. Mais j’ai parfois un peu peur a postériori. Je lui donne des noms à ma peur : le stress, l’aventure, la connerie. Je la caresse comme on caresse un poisson, lui murmure comme à l’oreille d’un serpent : Aie confiance. Elle n’empêche en rien la vie et toutes les choses qui vont bien. Elle ne prend qu’une toute petite place dans mon ventre mais me laisse moins indifférente que la violence rentrée de l’Inde. C’est les vivants qu’on laissait crever dans la rue en Inde, en guise de leçon de karma. La ménagère affable et chaleureuse, se transformait si vite en bourreau de sa bonne. Crachant et pestant. Elle était pourtant si grasse ma propriétaire, qu'elle avait dû en avaler au moins 3 de ces chétives balayeuses.
* Je raconte à Terso l’histoire du taxi. Il rigole et me répond en souriant. Je le trouve beau, Terso. Il a abandonné le marketing pour la photo... Ca m'achève (sic). Hier, il rentrait du travail en voiture, l’homme en voiture devant lui a refusé de s’arrêter à une barrière, a foncé dans le garde-barrière, puis comme cela ne suffisait pas, il est sorti de sa voiture pour se battre avec lui. Le Nigeria c’est comme ça. C’est mon pays. Tu veux que l'on aille boire un verre plus tard ? Je veux bien. Il sourit. Il y a aussi une nouvelle arnaque, le one chance : une personne monte dans un taxi (ndlr : collectif). Les autres passagers ne sont pas des passagers, mais tous des voleurs. Ils dépouillent puis jettent la victime de la voiture en marche. Ils ont fait ça à une dame hier, à Wuse, près du pont. Mais après ils se sont retrouvés dans un embouteillage. Les gens les ont rattrapés, battus et jetés du pont. Edith Piaf et sa foule me passent entre les oreilles. J'ai envie de vacances*