shatabdiexpress*(Dis nA Abuja Oh!)

samedi 3 décembre 2011

Je lis...








Oui, frère. Je lis comme tu l’as ordonné. Doucement dans ton ombre. Par-dessus ton épaule. Penchée pareille. Un œil inquiet levé sur ces bouquins à l’assaut des murs. Je te lis toi mon frère. Toujours la peur au ventre de ne pas aimer. Puis secrètement frappée par leur aspect brillamment obsessionnel. Je couvre alors tes manuscrits de ratures. Pour y ajouter douceur, moelleux et légèreté. Avant d’y renoncer. De quel droit après tout.



Pour partir. Je lis pour partir. Ne commence aucun voyage sans livre.



Je lis pour mon père tous les livres qu’il ne lira. Alors je lis les écrivains modernes. Ceux dont il n’entendra jamais parler. Si seulement j’avais su qu’il m’allait mourir. J’aurais lu avec lui. Je lis depuis les pochettes de ses vinyles, le dos de ses photos.



Je lis grâce au pragmatisme maternel. Ma mère bibliothécaire et les repas siestes qu’elle nous arrangeait chaque midi sur son lieu de travail. Sur les fauteuils rouges, j’ai eu mes premières lectures panafriamericanistes. Charlie Brown. Calvin Hobbes. The New York Times. Ma mère dont la sagesse bordélique couvrit les murs de ma chambre rose de livres réfugiés politiques, improbables mais dès qu’elle avait posé sur eux ses lunettes injettables.



Je lis pour écrire.



J’ai lu enfant, contre les autres. Pour ne pas avoir à leur parler, pour qu’ils ne me parlent pas. J’ai lu comme on porte des lunettes, essayant vaguement d’être fière de ma différence. Lu comme on s’enferme dans un tonneau au milieu de la foule d’adolescents cruels. J’ai lu pour user en marque-pages mes photos de classe. Les visages ingrats serrés contre les mots perdent vite la bataille.


Je lis, la radio ou la télé allumée.


Je lis comme on boit quant on a déjà trop bu. Parce qu’un jour peut être il n’y aura plus d’eau. Je lis pour pousser de mon doigt, auparavant passé sur ma langue les corps nus et moites allongés le long des pages. Je lis comme je meurs. Comme si ce livre devait finir aujourd’hui, ce soir cette nuit ou alors jamais. Je lis donc roulée dans la nuit crissante puis pliée dans le petit matin frais comme beurre, gonflant mes cernes de mots.


Je lis par mépris pour l’hypokhâgne, la khâgne. Par défi pour leur malformatage. Oui, je lis maintenant par conviction et je lis tout sauf Proust. Je lis dans l’urgence. 3, 4 pages dans le taxi. 2 autres à la pause entre l’offada rice et la sauce de poisson frais. Je lis sans analyser, ne lis jamais les livres pour en parler. Ne lis que rarement ceux que l’on m’indique ou ceux que l’on critique dans les journaux sérieux.


Pourtant parfois je ne lis que les critiques dans les journaux sérieux. Comme je ne lirai pas les livres, je trouve ça drôle.


Je lis comme on baise parfois. En diagonale. Mal.


Je lis pour peupler mes journées des fantômes en papier. Pour quitter le temps d’un instant les conversations sonores, et me lancer avec eux dans des dialogues murmurés que personne ne soupçonne. Ils hochent légèrement la tête. Doucement pour ne pas se froisser un mot.


Et toi M. Le Bon. Je lis dans les livres notre histoire. Celle la même que l’on n’a eu. Je lis seule les fins de ce baiser. Elles sont si belles je te le jure, qu’elles ne feront peut-être jamais le poids face à la réalité.


Je lis pour enfin pouvoir aller acheter d’autres livres, pour passer une heure dans une librairie, l’heure volée à une autre tâche plus fastidieuse. Plus l’heure s’étale, plus la tâche aurait du être assomante, plus je suis heureuse. Je choisis alors les livres dans une lenteur calculée, aux dessins de leurs couvertures. J’en prends aussi quelques uns très vite. Sans me laisser le temps de les soupeser pour qu’ils me surprennent.




Tu vois mon frère, je lis.

mercredi 16 novembre 2011

Les Petites Pierres










Commencer par la fin, par les petites pierres ramassées au hasard d'une dernière nuit. Petit Poucet à Dakar, c'est avec une gazelle pour seule monture que j'ai suivi un Octavio branlant et un Amudeh patient, jusqu'à cette ile tenue par des pirates chantants, résistants doucement mais surement, rime à la bouche et disque à la main. Sous l'oeil bienveillant de Martin Luther King, Angela Davis et Bob Marley, réchauffée aux couleurs des murs, la soirée s'échappe en impros balancées, conversations serrées et embrouilles légères. La putain de dernière pour moi, gravée.


Les Petites Pierres / Action artistique - Résidences - Espaces créateurs / Ouakam Cité Comico Villa N°118 / Dakar - Sénégal / +22133 860 77 01 / lespetitespierres@hotmail.com

dimanche 26 juin 2011

Claire sombre / Chroniques de la violence ordinaire

Je suis prise. Je pars au Nigéria. Tout monde me dit de faire gaffe, parce que c’est dangereux. Ma mère a peur. Mes amis s’inquiètent. Ma première image du Nigéria, c’est un corps carbonisé au milieu des vendeuses de cacahuètes de Lagos. L’époque où l’on brulait les voleurs avec des pneus pour après laisser leurs corps en guise d’exemple, l’époque autiste de mes 7 ans. Révolues.



Dans l’avion, je me répète comme souvent Frank Herbert. « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur mon chemin. Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien. Rien que moi. »

Les mains calées dans ses hanches, il rit. Il est debout au bord de la piscine de l’hôtel. Les doigts carreaux bleus tellement il me semble planté la. Pourtant maitre nageur il rit d’un rire d’ogre cannibale et crie entre deux goulées de désopilance sucrée : « Claire sombre ! ».

* Au Nigéria depuis trois jours et aujourd’hui le pays fête ses 50 ans. Le défilé, putain je suis sur qu’il faut voir ça, d’ailleurs on y a. En chemin la pluie nous attrape. On court en riant vers un bus garé comme dans un film de je sais plus qui, un film joyeux en tout cas. La pluie se calme, et nous arrivons à Eagle Square, où tout va se passer. Il y a du monde. Plein de monde. Une très longue queue, que tout le monde double. Nous aussi. Dedans on ne voit rien de la parade, mais ça grouille. On fraye, puis renonce. Les gens c’est aussi bien, alors, on regarde, discute, photographie. Puis la foule se fait plus pressante. Nerveuse comme un ban de poissons, elle s’agite en chaque endroit. Il faudrait qu’on y aille. Je prends des photos. Encore un numéro. Il faut qu’on y aille. Ça s’agite. On y va. A pied, puisqu’il ne pleut plus. En chemin, des voitures de police et des hommes armés qui nous dépassent en courant. On avance. Un homme nous dit de ne pas aller par là. Pas contrariant pour deux nairas, nous rebroussons chemin. A la maison enfin on comprend. A 500 mètres de nous, il y a une demi-heure c’était un attentat. *

Je ne sombrais pas vraiment, en réalité. Ne coulais même pas rassurez-vous. Je me livrais, dans le désordre le plus complet, à un combat singulier contre l’eau chlorée. J’avais mal aux pieds, aux mains, aux bras, aux cuisses, au nez à mes yeux, aux poumons, à ma langue, à ma peau, aux cheveux, aux tresses, au maillot même. Je pleure, morve et pète, mais l'eau clémente ne laissait rien paraitre. La boire par bolées entière ne semblait rien y changer, l’eau était toujours là, partout. J'ai 8 ans et la piscine de l'Hotel du Port à Cotonou est le début de l'océan. Poseidon m'y a poussée pour que j'y apprenne la vie et son pesant d'angoisse.

*Olli, mon voisin attend la fin de notre réunion entre locataires. « Faites attention » dit-il calmement. Je m’arrête la main à deux centimètres de la bouteille de bière. Moi ? Il a des lunettes épaisses, un t-shirt sur son short et des sandales en plastique. On dirait qu’il est vacances, comme ça. Ma main suspendue attend la fraicheur mouillée de la bouteille de bière. « Hier on m’a arraché mon sac. Juste en bas devant la maison ». Il a le même air que lorsqu’on parlait du générateur, du prix du loyer et des charges communes. Plus tard, il devait changer de t-shirt, préférant le bleu marine à un orange fatigué. Il fait plus sérieux, je cherche mon sac. *

Dans toute cette agitation inutile, le plus inquiétant restait cette voix essoufflée qui m’indiquait par intermittence que la source de toutes ces douleurs n’était pas la flaque, mais cette épouvante lourde, assise sur mon ventre et aux commandes de toutes mes douleurs factices. J’avais peur c’est tout et lui riait d’un rire qui j’en suis sure causait tous ces remous.

*Assise dans une ville autre que la mienne je rigole aussi fort que cela puisse se faire entre collègues. La journée, longue, à parcourir allées universitaires, bureaux ennuyeux et discours poussiéreux s’achève dans un verre de bière chaude. Des chaises en plastiques blanches plantées dans la terre rouge du bord de route. Je bois une autre gorgée, j’ai faim. Les danseurs frénétiques remuent le sol un peu plus loin et je regarde distraitement. Au coin de mon oreille ça s’agite. Des cris. Puis elles arrivent en courant. Des cris. Minis jupes retroussées, talons crochus. Des cris. Des filles. Des cris. Elles arrivent en courant, bousculant tables, hommes et chaises. Certaines s’asseyent par terre entre les tables d’autres s’accroupissent derrière les baffles. Des cris et la peur dans leur sueur. Arrivent les hommes en armes qui agrippent ce qu’ils trouvent, un bras, des cheveux, un sac. Des cris/des cris /des cris ! Des coups. Les filles sont tirées jusqu’au pick-up, puis poussées dedans. Un homme, un seul, bouge. Ce doit être le mac d’ailleurs. Un coup de poing l’allonge dans le pick-up à son tour et le convoi démarre. La musique ne s’est même pas arrêtée et les conversations ont déjà repris quand je décolle mes doigts crispés du verre.*

Je n’ai pas souvent eu aussi peur depuis que je sais nager. Ou alors, j’ai eu peur pour des conneries. J’ai eu peur de rater des avions un certain nombre de fois. Des trains aussi d’ailleurs. J’ai eu peur d’avoir perdu mes clefs. Peur de ne pas plaire au tocard d’en face, d’être moche et grosse. Peur des gens de manière générale. Peur de rater mon entretien. Des cacahouètes… La vraie peur de mourir, du genre de celle qui m’écrasait la ventraille sous l’eau plus trop.

* Je suis à la bourre. Le taxi fait de la merde comme d’habitude. J’aurais dû négocier à la baisse. Je n’aurais pas dû dire que j’étais pressée. J’aurais surtout du penser à prendre mes clefs ce matin. Ce con bloque la voie maintenant. J’ai chaud. Je me tourne vers lui. Ca ne sert à rien que je parle, on y est de toute façon, jusqu’au cou dans cet embouteillage et c’est sa faute. Il me fait presque peine, chétif et nerveux sous sa grosse casquette beige siglée. Un homme hurle déjà contre lui dans le 4x4 noir en face. Il descend de sa voiture et en deux secondes franchit les 3 mètres qui nous séparent. Je ne sais même pas d’où il sort l’arme avec laquelle il avance vers mon taxi. Il lui explose la tête à coup de poings. Je suis presque soulagée que ce ne soit pas avec l’arme. Mais elle est toujours là, dans mon champ de vision. Un autre sort homme du 4x4. Il a un téléphone dans une main, une arme dans l’autre et un uniforme officiel. Il finit son texto puis intervient. La raclée s’arrête, pas l’absurde. Mon chauffeur descend à son tour et les assaillants remontés dans leur carrosse, ponctue son « si tu crois que j’ai peur de vos armes » d’un poing tremblant (vengeur ?). J’ai eu envie de lui dire qu’il avait eu peur, mais à la place j’ai laissé faire un silence vexé*

J’ai envie d’être Corto Maltese, grande, belle mystérieuse et forte. Marin et gitane. Les yeux dorés et le poing fatal. FEARLESS. Mais j’ai parfois un peu peur a postériori. Je lui donne des noms à ma peur : le stress, l’aventure, la connerie. Je la caresse comme on caresse un poisson, lui murmure comme à l’oreille d’un serpent : Aie confiance. Elle n’empêche en rien la vie et toutes les choses qui vont bien. Elle ne prend qu’une toute petite place dans mon ventre mais me laisse moins indifférente que la violence rentrée de l’Inde. C’est les vivants qu’on laissait crever dans la rue en Inde, en guise de leçon de karma. La ménagère affable et chaleureuse, se transformait si vite en bourreau de sa bonne. Crachant et pestant. Elle était pourtant si grasse ma propriétaire, qu'elle avait dû en avaler au moins 3 de ces chétives balayeuses.


* Je raconte à Terso l’histoire du taxi. Il rigole et me répond en souriant. Je le trouve beau, Terso. Il a abandonné le marketing pour la photo... Ca m'achève (sic). Hier, il rentrait du travail en voiture, l’homme en voiture devant lui a refusé de s’arrêter à une barrière, a foncé dans le garde-barrière, puis comme cela ne suffisait pas, il est sorti de sa voiture pour se battre avec lui. Le Nigeria c’est comme ça. C’est mon pays. Tu veux que l'on aille boire un verre plus tard ? Je veux bien. Il sourit. Il y a aussi une nouvelle arnaque, le one chance : une personne monte dans un taxi (ndlr : collectif). Les autres passagers ne sont pas des passagers, mais tous des voleurs. Ils dépouillent puis jettent la victime de la voiture en marche. Ils ont fait ça à une dame hier, à Wuse, près du pont. Mais après ils se sont retrouvés dans un embouteillage. Les gens les ont rattrapés, battus et jetés du pont. Edith Piaf et sa foule me passent entre les oreilles. J'ai envie de vacances*


samedi 25 juin 2011

Bulle(s)































En France pour raisons secrètement diplomatiques (oui parce que si j'explique, on m'obligera un jour à vous tuer) j'en ai profité pour gouter à de la douceur de vie par petites cuillères. Salées de larmes de fille de grand nègre / salées de plage caennaise fraîche rechauffée à l'ombre d'un donjon en feu / salées de chapatipotins parties parce qu'une vraie bonne soirée, copines , ça ne marche que calées près d'un tandoor parisien, le rire étouffé dans un lassi mangue... De bonnes habitudes en somme et de nouvelles rencontres djiboutopretoriennes scellées d'une bière à la lueur dorée de Saint-Michel...